La chaussure, une histoire arménienne
De Sarkis Der Balian hier, à Stéphane Kélian ou Karine Arabian aujourd’hui, de grands noms de la chaussure française sont arméniens. À partir de l’entre-deux-guerres, et jusqu’aux années 1970, l’artisanat de la chaussure constitua pour les réfugiés arméniens et leurs enfants un secteur privilégié de travail. A Paris, le quartier de Belleville en était la capitale. André Aladinian, qui l’a connu à travers son père, évoque cet univers disparu.
"Parfois, je rêve que je fais encore des chaussures…" C'est dans l’atelier de son père, Noubar, dans une cour de la rue du Pré-Saint-Gervais, non loin de la Place des Fêtes, à Paris, qu'André Aladinian a appris vers "ses 7 ou 8 ans" les rudiments de la cordonnerie, parmi une dizaine d'ouvriers et d'ouvrières, "tous arméniens".

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L’atelier de cordonnerie de la rue des Bois, où Noubar Aladinian a fait sa formation dans les années 30 © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés

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Noubar Aladinian avec ses employés, après la guerre, dans l’atelier du 40 bis rue du Pré-Saint-Gervais © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés
En Allemagne, son savoir de schuster lui a permis d’éviter les travaux les plus durs, il a réparé des chaussures pendant toute la guerre ! Et à son retour de captivité, en 1946, il a relancé sa petite entreprise".
"Un petit ghetto"
"C’était un petit ghetto, mais l’ambiance était joyeuse, familiale, sûrement un peu paternaliste, aussi. La productivité, à l’époque, on n’y pensait même pas". Comme son père, la plupart des ouvriers est arrivée en France au début des années 1920 avec un statut de réfugié, mais personne au sein de la petite fabrique n’évoque jamais le passé. "Dans cette génération qui a vécu le génocide, aucun n'a raconté son histoire à ses enfants. Qu'est-ce-que vous voulez partager de cette horreur ? La souffrance, elle était là, c’était comme ça, il n'y avait rien à en dire. Ils se comprenaient. Mais quand ils riaient ou qu'ils chantaient, c'était toujours d'une manière exacerbée, un peu folle. Il y avait en eux quelque chose de très heureux et de très malheureux en même temps".

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Noubar Aladinian à l’orphelinat. Début des années 20 © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés
André a hérité des quelques photos prises à l’orphelinat, du passeport paternel et même de la facture de la machine à coudre achetée dans les années 1930 par le frère et la soeur pour coudre à domicile des petites culottes, que Noubar vend sur les marchés le dimanche. "Il travaillait aussi à la chaîne, chez Citroën, mais il s'est fait virer pour avoir appelé à la grève en 1936. C’est là qu’il est passé à la chaussure".

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Passeport de Noubar Aladinian pour émigrer vers la France, depuis Athènes © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés
"Sortir la tête de l’eau"

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En 1939, André Aladinian dans les bras de sa mère, avec son père en uniforme de conscrit, et au premier plan, sa grand-mère et sa sœur aînée © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés
De la rencontre de ses parents, il ne sait rien non plus, mais présume que ce fut un mariage arrangé, comme il y en eut beaucoup dans la communauté. Sa mère Anna, et sa grand-mère, d’abord réfugiées à Alep, en Syrie, après le massacre d’une partie de leur famille, étaient venues rejoindre un oncle à Paris, "le seul tapissier arménien du Faubourg Saint-Antoine".
"C’était quelqu’un d’extraordinaire, ma grand-mère. C'est elle qui m'a élevé les premières années, parce que ma mère courait à droite à gauche pour trouver de quoi nous nourrir. Elle ne parlait que le turc et elle me l’a appris. Je la vois toujours en train de descendre notre rue, le long des bicoques et des jardins, en m’appelant "Vrej, Vrej", avec son moulin à café, sa cigarette roulée et son grand tablier".
Devenu grand, André Vrej Aladinian s’est lancé, à son tour, dans les affaires ("mais pas dans la chaussure") et ce n’est qu’à sa retraite, il y a quinze ans, que les fantômes de l’histoire familiale l’ont rattrapé, longtemps après la mort de ses parents. Depuis, il lit et transmet avec passion tout ce qui touche à l’histoire des Arméniens de Turquie et à la manière dont elle s’est brutalement interrompue, voici un siècle. Mais s’il reconnaît que cet héritage plein de silences le hante parfois, il interprète avec légèreté son redoutable prénom. "En français, ça paraît terrible, mais en réalité, c’est plutôt banal. Nos parents n’avaient pas l’esprit de vengeance. Ce qu’ils voulaient, c’était sortir la tête de l’eau et mettre leur famille à l’abri du besoin. Je pense que pendant la guerre, mon père avait perdu cette rage de rebondir. Quelque chose en lui était brisé. Pourtant, sa fierté d’avoir sa propre affaire, de s’en être sorti, était très forte. En 1957, il a vendu l’atelier pour ouvrir un magasin de chaussures à Saint-Denis, dans un immeuble qu’il avait acheté. L’argent, il s’en fichait. Ce qu’il aimait par dessus tout, c’était se tenir debout, tout droit, devant la porte de sa boutique".
Irène Berelowitch
Bibliographie :
- L’Arménien de Clément Lépidis (Le Livre de Poche, 1976)
- Histoires croisées: diaspora, Arménie, Transcaucasie, 1880-1990 d’Anahide Ter Minassian (Parenthèses,1997)
- Les Arméniens de France, du chaos à la reconnaissance de Claire Mouradian et Anouche Kunth (Ed. de L'Attribut, 2010)
En savoir plus sur l'immigration arménienne :
- Podcast : Migrations arméniennes, XIXe-XXe siècles. Espaces, ruptures, reconfigurations, conférence de Dzovinar Kévonian
- Galerie des dons : Le diplôme et le certificat de la médaille militaire d'Ohannès Mampreyan
- Portrait : Maggy Baron
- Collection : Le studio Arax : Vie quotidienne des Arméniens, 1920-1935
- Collection : Missak Manouchian, héros de la Résistance
- Collection : Haratch, numéro du 1er août 1975, édité pour le cinquantième anniversaire du journal
- Collection : Mémé d'Arménie, de Farid Boudjellal
- Exposition : Reconstruire la nation. Les réfugiés arméniens au Proche-Orient et en France. 1917-1945
Et pour aller plus loin :
- Bibliographie : Migrations arméniennes, XIXe-XX siècles. Espaces, ruptures, reconfigurations
-
Revue Hommes & Migrations : "Diaspora arménienne et territorialités", n°1265, janvier-février 2007
L'ensemble des articles du numéro est accessible en ligne sur le site Internet de la revue (accéder aux articles)